Demander un itinéraire de randonnée à ChatGPT : une fausse bonne idée
Il y a une différence entre demander à une intelligence artificielle des idées de visites dans une capitale européenne, et lui demander de tracer un itinéraire en montagne sur lequel votre sécurité va reposer. La première utilisation est anodine. La seconde peut mal tourner — et elle a déjà mal tourné.
Le fait divers de Cauterets
Fin juillet 2026, dans la vallée du Marcadau (Hautes-Pyrénées), un agent du Parc national des Pyrénées, Julien Vignasse, croise deux jeunes randonneuses de 18 et 19 ans, épuisées, en baskets de running, qui cherchent depuis deux heures le lac d’Estom sans être jamais passées par le refuge Wallon-Marcadau censé jalonner leur parcours.
Quand il leur demande leur carte, elles lui tendent un téléphone. La carte avait été générée par ChatGPT. Elle situait le lac d’Estom dans la mauvaise vallée, à plusieurs kilomètres de son emplacement réel. La durée de marche annoncée par l’IA : 1h45. La durée réelle du trajet qu’elles avaient sous les yeux : une dizaine d’heures. Certains lieux étaient mal placés, d’autres purement inventés.
Le verdict de l’agent, rapporté dans la presse locale, tient en une phrase : rien, dans cette carte, ne correspondait à la réalité du terrain. Et ce n’était pas un cas isolé : il indique avoir croisé une trentaine de personnes perdues depuis le début de l’été à cause de cartes générées par IA ou d’informations erronées glanées en ligne. À l’échelle d’un seul secteur et d’une seule saison, ce chiffre donne la mesure du problème : ce n’est pas un accident isolé, c’est un usage qui s’est installé plus vite que la prudence qui devrait l’accompagner.
Le plus inquiétant n’est pas l’erreur de l’IA en elle-même : c’est la confiance qu’elle inspire. Une carte, même approximative, à un format visuel et une présentation qui imitent les vrais outils cartographiques. Rien dans l’interface ne signale à l’utilisateur qu’il regarde une extrapolation textuelle plutôt qu’une mesure du terrain.

Pourquoi ça arrive systématiquement
Un modèle de langage comme ChatGPT ne fait pas de calcul géographique. Il ne consulte pas de base de données topographique, ne mesure pas de dénivelé, n’a pas accès à l’état réel d’un sentier à l’instant T. Il génère du texte statistiquement plausible à partir de ce qu’il a appris — y compris des noms de lieux, des distances et des temps de marche qui sonnent juste sans être vérifiés.
Sur un itinéraire de rando en moyenne montagne, cela veut dire :
- des repères ou refuges qui n’existent pas sous ce nom à cet endroit, ou qui existent mais ailleurs,
- des distances et durées calculées sans tenir compte du dénivelé réel ni du type de terrain,
- des passages hors-sentier ou des raccourcis qui n’ont jamais été balisés, présentés sans aucun avertissement sur leur dangerosité,
- des informations saisonnières absentes : un col enneigé en juin, un passage à gué en crue, une portion fermée pour travaux.
Aucune de ces erreurs n’est visible avant d’être sur le terrain. C’est précisément ce qui les rend dangereuses.
Notre propre test : Cauterets-Gavarnie
Nous avons voulu vérifier par nous-mêmes en demandant à ChatGPT un itinéraire entre Cauterets et Gavarnie. Le résultat cumulait les trois travers ci-dessus : des lieux et sentiers cités qui n’existent tout simplement pas sur le terrain, un tracé qui empruntait des passages hors-sentier sur une pente engagée sans la moindre mention du danger, et des temps de marche qui n’avaient aucun rapport avec le dénivelé réel du parcours. Rien de ce qui nous a été proposé n’aurait pu servir de base à une sortie en autonomie.

Ce que l’IA peut faire correctement (avec précautions)
Nous restons sceptiques sur la place de l’IA générative dans la préparation d’une randonnée, mais rejeter l’outil en bloc serait aussi malhonnête que de lui faire une confiance aveugle. Il y a des usages où elle rend service, à condition de ne jamais lui confier ce qui touche à l’orientation ou à la sécurité :
- Défricher une idée de région ou de secteur : « quelles zones des Pyrénées sont réputées pour les lacs d’altitude » donne des pistes de recherche à vérifier ensuite sur une vraie carte, pas un itinéraire à suivre.
- Rédiger une liste de matériel générique pour un type de sortie (rando à la journée, bivouac, haute montagne) — un domaine où l’IA ne fait que compiler des connaissances génériques, sans dépendre de données géographiques précises.
- Expliquer du vocabulaire ou des notions techniques : différence entre un GR et un GRP, lecture d’une légende IGN, interprétation d’un bulletin météo montagne.
- Reformuler ou traduire des informations déjà vérifiées (un descriptif d’étape trouvé sur un topoguide, par exemple), sans lui demander de générer les données elles-mêmes.
- Servir de premier filtre avant une recherche plus poussée : demander des noms de refuges dans un secteur, puis vérifier systématiquement chaque nom sur une carte officielle avant de partir.
Le principe qui doit guider chacun de ces usages : l’IA peut orienter une recherche, jamais la remplacer. Dès qu’une information doit être exacte — une distance, un dénivelé, la position d’un point d’eau, l’état d’un sentier — elle doit venir d’une source cartographique ou institutionnelle vérifiée, pas d’un texte généré.
Ce qu’il faut utiliser à la place
Un itinéraire de randonnée fiable repose sur des données réelles : un fond de carte topographique précis, un moteur de calcul d’itinéraire qui tient compte du relief et des sentiers réellement praticables, et des tracés à jour issus de sources vérifiées (IGN, OpenStreetMap, fédérations de randonnée).
C’est tout l’inverse d’un texte généré par une IA généraliste :
- une carte topographique fiable (IGN au 1:25000, ou un fond de carte OSM à jour) plutôt qu’une description textuelle,
- un calcul d’itinéraire basé sur un moteur de routage dédié au relief et aux sentiers réels, pas sur une estimation statistique,
- des traces GPX vérifiées plutôt que des noms de lieux générés à la volée,
- si possible, un contact direct avec l’office de tourisme ou le parc national du secteur, qui connaît l’état réel du terrain au jour le jour.
ChatGPT peut être utile pour dégrossir une idée de séjour ou une région à explorer. Il ne doit jamais remplacer une carte topographique et un outil de calcul d’itinéraire construits sur des données géographiques réelles dès qu’il s’agit de terrain, de dénivelé ou d’orientation en autonomie.
Sources
- ICI Béarn-Bigorre, « Deux randonneuses demandent un itinéraire à ChatGPT et se perdent sur les hauteurs de Cauterets »
- Clubic, « Deux randonneuses se perdent après avoir suivi un itinéraire donné par ChatGPT »
- Yahoo/AFP, reprise de l’incident de Cauterets, juillet 2026
